Une découverte publiée dans Science Advances
En 2019, une étude menée par Dominy et collaborateurs, publiée dans la revue Science Advances, a produit un résultat qui a fait l'effet d'une onde de choc dans la communauté scientifique : la bactérie Porphyromonas gingivalis — principal agent pathogène de la parodontite chronique — a été détectée dans le tissu cérébral et le liquide céphalo-rachidien de patients décédés de la maladie d'Alzheimer, à des niveaux significativement plus élevés que dans les cerveaux témoins.
Porphyromonas gingivalis est une bactérie anaérobie à Gram négatif, naturellement présente dans la flore buccale, mais qui prolifère de façon pathologique lorsque l'hygiène est insuffisante. Elle est la principale responsable des parodontites — ces inflammations chroniques qui détruisent progressivement les tissus de soutien des dents (gencives, ligaments, os alvéolaire). En France, la parodontite touche environ 50 % des adultes sous une forme ou une autre, avec une prévalence sévère de l'ordre de 10 à 12 % après 65 ans.
— Dominy S.S. et al., Science Advances, 2019
Le mécanisme : gingipaïnes et cascade amyloïde
Ce qui rend cette étude scientifiquement solide, c'est l'identification d'un mécanisme plausible au-delà de la simple corrélation. P. gingivalis produit des enzymes protéolytiques appelées gingipaïnes, retrouvées dans les cerveaux analysés post-mortem. Ces molécules ont démontré une neurotoxicité tant in vitro qu'in vivo : elles dégradent la protéine tau, perturbent la clairance amyloïde, et activent la neuroinflammation via la microglie. La revue systématique publiée en janvier 2025 dans Life (MDPI) confirme ces liens avec les caractéristiques neuropathologiques d'Alzheimer.
Plusieurs voies d'accès au cerveau sont étudiées : franchissement direct de la barrière hémato-encéphalique, transport à l'intérieur de macrophages circulants, ou passage via le nerf trijumeau — une voie neuronale directe depuis la cavité buccale. Les gencives enflammées créent en effet des ulcérations microscopiques qui permettent aux bactéries d'accéder à la circulation sanguine lors de chaque mastication ou brossage chez les personnes atteintes de parodontite active.
Des données épidémiologiques concordantes
Ces observations en laboratoire sont renforcées par des données de population. Une étude conduite par Demmer et collaborateurs (2020), publiée dans Neurology, a montré que le risque relatif de développer une démence était 22 % plus élevé chez les patients souffrant d'une inflammation parodontale sévère, après ajustement sur les autres facteurs de risque connus. Par ailleurs, des études observationnelles prospectives ont documenté une accélération de la dégradation cognitive sur six mois chez des patients Alzheimer atteints simultanément de parodontite chronique, par rapport aux patients sans parodontite. Une étude suédoise (Ryder & Xenoudi, 2021) a également mis en évidence des preuves du rôle de la microflore parodontale dans l'initiation et la progression de la maladie d'Alzheimer.
La revue de Liu et al. publiée en 2024 dans Critical Reviews in Microbiology (Université du Michigan & Université de Melbourne) confirme ces associations tout en soulignant que les mécanismes précis restent à élucider et que les études sur l'humain sont encore insuffisantes pour établir une causalité définitive. La prudence scientifique s'impose, mais la convergence des signaux est inédite.
Ce que cela implique pour la prévention
Un inhibiteur des gingipaïnes (atuzaginstat, COR388) a été développé par la société Cortexyme et est entré en essai clinique de phase 2/3. Si les résultats devaient confirmer son efficacité, la parodontite deviendrait formellement un facteur de risque modifiable de la maladie d'Alzheimer — avec des implications considérables pour la santé publique. En attendant, le message préventif est clair et accessible : traiter les maladies parodontales, maintenir une hygiène buccale rigoureuse et consulter régulièrement un chirurgien-dentiste sont des actes de santé générale — et pas seulement dentaire — dont le sens s'est profondément renouvelé à la lumière de ces travaux.
- Dominy S.S. et al. Porphyromonas gingivalis in Alzheimer's disease brains. Science Advances, 2019 ; 5(1) : eaau3333
- Liu S. et al. Porphyromonas gingivalis and the pathogenesis of Alzheimer's disease. Critical Reviews in Microbiology, 2024 ; 50(2) : 127-137
- Demmer R.T. et al. Periodontal disease and incident dementia. Neurology, 2020
- Haditsch U. et al. Alzheimer's Disease-Like Neurodegeneration in P. gingivalis Infected Neurons. J. Alzheimers Dis., 2020
- MDPI. Alzheimer's Disease and Porphyromonas gingivalis: Exploring the Links. Life, Jan. 2025
- France Alzheimer. Une bactérie liée à une inflammation des gencives, facteur de risque d'Alzheimer ? 2019
